

Ce qui contrôle le langage, contrôle l'esprit.
Quand j’étais jeune, la société portait déjà en elle certaines dérives. Pourtant, il subsistait encore cette liberté précieuse : celle de penser autrement, par soi-même, celle de croire en l’amour, en la justice, en des valeurs invisibles qui avaient encore de la valeur.
Nous persistions à croire qu’un monde meilleur demeurait possible. Nos esprits vivaient d’espoirs véritables, de rêves que nous voulions bâtir avec l’autre. Il existait encore une résistance du raisonnement, une pensée critique capable d’interroger le sens de la société.
En quelques années à peine, tout a été marchandisé à une vitesse foudroyante, sans que personne n’y consente réellement : nos relations, notre attention, notre temps libre, nos pensées intimes, notre image, nos joies, nos tristesses, jusqu’à nos émotions profondes elles-mêmes.
Désormais, tout semble soumis à des mécanismes invisibles auxquels chacun participe en silence, parce que tous acceptent de jouer à ce jeu dangereux.
Camus disait que certaines générations n’ont plus pour mission de refaire le monde, mais d’empêcher qu’il se défasse. Peut-être en sommes-nous restés là, dans un monde qui se défait davantage chaque jour, tandis que trop peu demeurent capables de lui résister.
Moi, j’écris parce que je vis, non parce que je lis. On n’écrit d’ailleurs pas la poésie : on la traverse, elle nous éprouve, nous émerveille et on tente de la transmettre.
Elle préexiste partout dans le réel, bien avant que l’intelligence humaine ne la saisisse. Elle demeure presque éternelle, constante, vivante. Seule son expression se renouvelle et se multiplie sans cesse dans le regard de celui qui la reçoit.
Et peut-être est-elle infiniment plus vaste que les mots auxquels elle consent parfois à se réduire.
Un langage s’impose désormais au réel par le virtuel, là où le réel lui-même se télécharge pour se réinventer en une réalité falsifiée. Un langage façonné par le flux incessant d’images et de récits autocentrés, encouragés par une validation algorithmique où la construction de la pensée s’efface au profit d’émotions simplifiées, contrôlées ou censurées.
Beaucoup cherchent aujourd’hui à « être alignés », à « devenir la meilleure version de soi », sans comprendre que c’est le système lui-même qui disperse l’attention et enferme l’esprit, donnant l’impression que la réalité s’est fragmentée. Ils cherchent à se recentrer sans voir qu’ils s’éloignent davantage du réel, d’eux-mêmes et des autres.
Plus encore qu’hier, le langage est devenu le lieu du combat. Appauvri par les slogans marketing et les propagandes idéologiques binaires, brutales et parfois haineuses, il réduit peu à peu la sensibilité humaine à l’affrontement, dans un monde qui préfère rivaliser avec la différence plutôt que de s’en enrichir. Une surenchère émotionnelle ininterrompue paralyse peu à peu l’attention, la profondeur et la nuance.
Les mots ne recouvrent-ils pas les fissures du réel ?
Car si le monde s’est construit par le langage, il se défait aussi par lui, et c’est peut-être encore par lui qu’il peut résister à sa propre disparition. Non par les mots dressés comme des armes contre l’autre, mais par cette part de poésie qui demeure en eux lorsqu’ils se joignent à reconnaître la douleur, l’amour, la beauté, la vérité d’une présence, la mort.
La poésie ne sauvera peut-être pas le monde. C’est pourtant elle qui le maintient encore vivant. Et tant qu’elle demeure possible dans le langage, elle témoigne que l’amour subsiste encore au cœur même de son effondrement.
John Joos
Mons -, le 20 mars 2026